La science sera mixte ou ne sera pas., par Laurent Chicoineau
A l'heure où la désaffection des jeunes, et particulièrement des jeunes filles, pour les études scientifiques préoccupe un grand nombre de décideurs politiques et académiques européens, certains proposent de revenir vers le passé. Si les filles ne font pas de science, disent-ils, c'est parce que les garçons les empêchent de travailler. Séparons donc les filles des garçons. Ouvrons des classes préparatoires pour les filles et des classes préparatoires pour les garçons. Et ce jusqu'aux grandes ecoles...
Comme si pour résoudre les problèmes liés aux différences, la meilleure solution était de séparer les groupes. Chacun dans son coin, dans son école, dans son quartier avec ses semblables (en termes de genre, d'origine ethnique, de catégorie socio-professionnelle, etc...). Une réponse à l'américaine en quelque sorte, bien loin de nos traditions républicaines.
Et si nous arrêtions d'opposer les différences ? Si les causes de ce recul de l'intérêt féminin pour les sciences n'étaient pas plutôt à rechercher du côté de ce qu'elles sont devenues ? Les valeurs dominantes aujourd'hui sont celles du marché, de la grande compétition économique internationale pour le développement industriel. Mieux vaut étudier la gestion, le marketing et les maths financières pour entrer au plus vite dans cette danse-là. Après l'éclatement de la bulle internet, les débats sur le budget de la recherche, faire des études scientifiques semble moins porteur à l'égard des valeurs du marché. Sauf si on considère d'autres finalités aux sciences que strictement celles de "faire tourner" l'économie. Et ceci n'a rien à voir avec le genre.

Laurent Chicoineau est le directeur du CCSTI Grenoble.

Il y 6 réactions à ce point de vue
n'opposons pas les différences
par Lorelei (le 29.08.06)
Suis d'accord avec toi Laurent, surtout n'opposons pas les différences ! Mais faisons les se mélanger, interagir pour en créer de nouvelles. Je suis pour le droit aux différences sans indifférences. Quant aux soit-disant filles nulles en maths et garçons mauvais littéraires, arrêtons ces stéréotypes dès le berceau, que ces idées reçues viennent des féministes de base (y en a qui ont ce discours : les filles qui sont bonnes en sciences sont rares et, en plus, elles s'habillent comme des sacs), ou des traditionnalistes véreux. Osons parler de sciences simplement, comme le disait Umberto Eco : utiliser de grand mots compliqués avec ses étudiants les fait fuir immédiatement ; parler de son domaine scientifique sur le mode de la discussion les captive instantanément. Tchô

Dr
par Saint-Antonin (le 19.01.06)
Je crois que cette désafection est le résultat surtout d'un déséquilibre dans les média entre les émissions/informations à composante science et technique par rapport à d'autres aspects de nos sociétés: il y a régulièrement des matchs de foot, il y a en permanence des émissions sur l'argent et la réussite qui est très fortement connectée à l'argent, etc ... mais il n'y a pas d'émissions régulière ayant un contenu scientifique et technique (plus ou moins important). Quand pendant 20 ou 30 ans, on nous abreuve de ce déséquillibre, on arrive à cette situation.

par MILLELRI Marie José (le 03.02.04)
trés bonne analyse à quand un econférence sur ce thème à Corte

La science et le marché, même combat ?!
par Yannick Pont (le 12.12.03)
Les études scientifiques sont sans doute moins porteuses à l'égard des valeurs du marché, mais elles n'y sont pas moins soumises. C'est peut-être une des raisons pour lesquelles les étudiants (les filles comme les garçons) s'en détournent. Depuis déjà quelques années, le quotidien des chercheurs et des étudiants en thèse des institutions de recherche publiques est structuré par des exigences de rentabilité, de flexibilité et de réactivité qui aboutissent à une grande instabilité et une grande précarisation. Précarisation des moyens, des financements, des postes, des bourses. S'il faut trouver une particularités aux filles, c'est peut-être qu'elles sont moins prêtes que les garçons à hypothéquer leur avenir sur les incertains quittes-ou-double promis par cette précarisation galopante. Pour faire de la recherche aujourd'hui, il faut surtout savoir se vendre et attirer les capitaux privés (puisque de toutes façon les capitaux publics s'assèchent), accpeter de s'orienter avec plus ou moins d'entrain vers des recherches directement rentables et commercialisables, vers la création de starts-up, de partenariats avec les entrprises, etc. Selon certains, il s'agit rien moins que d'être "moderne". Bref, toujours est-il que cela fait longtemps qu'on enjoint à la science d'obéir aux valeurs dominantes du marché et que les travailleurs (chercheurs et étudiants) de la recherche publique en subisse une dégradation généralisée des conditions de travail. Pourtant en parallèle, les institutions de la recherche continuent de servir au public et aux futurs étudiants le discours humaniste et voontariste de la science source intraissable de progrès au service de l'intérêt public. Il me semble qu'il y a là une grande schizophrénie dont les jeunes sont de moins en moins dupes. Sans doute que s'il faille de toute façon "rouler pour le Grand Capital", autant le faire dans une entreprise privée qui l'assume et qui paye bien pour ça. Pour autant, tous les étudiants sont-ils réellement désireux de faire allégeance à cette "dictature" du marché (que ce soit par la voie des sciences, celles du marketing ou des maths financières) ? Je ne crois pas, mais encore faut-il leur laisser ouvertes d'autres possibilités . C'est sans doute cela qui manque aujourd'hui : une alternative au tout économique. Les réductions répétées du budget de la recherche publique ne permettent pas d'espérer une telle alternative. Et effectivement, le genre n'a rien à y voir.

Rien de nouveau sous le soleil
par numéro 6 (le 31.10.03)
Il est évident que dans tout discours du "tout fout le camp", le désir de revenir à un passé qui apparaît avec le temps meilleur, s'immisce. Monsieur Chicoineau a de ce fait raison de vouloir avertir des dangers de fonder la morale sur l'affectif. Certes la morale est nécessaire mais elle n'est utile que pour autant où elle nous conduit au delà du problème moral et nous porte à inventer ces vraies valeurs que nous recherchons tant. Alors, la science, pas plus qu'une autre discipline n'échappe à cette exigence. Si les filles manquent ce n'est certainement pas dans le passé que la solution viendra mais dans la détection et dans une réflexion sur les difficultés que l'on rencontre. Si effetcivement les garçons empêchent les filles de travailler, sachons quelle en est la raison, quel en est le but. Quelle manie curieuse de ces gens qui en appellent à la morale pour aider l'humanité. Quand ils parlent d'elle on dirait qu'ils lèvent les yeux au ciel pour nous juger ensuite.

par Didier Delabouglise (le 28.10.03)
L’origine du déficit actuel d’image des sciences pourrait aussi se situer dans ses rapports avec le pouvoir. Il y a par exemple, cette volonté systématique à propos des affaires publiques, d’obtenir l’absolution des sciences. Souvenons nous de cette commission d’experts devant statuer sur l’innocuité de l’usage du téléphone portable et qui conclue bravement que l’on doit l’utiliser avec modération. Je me souviens aussi qu’après l’explosion d’AZF à Toulouse, nous ne trouvions sur le site internet de la Société Française de Chimie, qu’un seul avis d’« expert » affirmant qu’il était impossible que le nitrate d’ammonium explose dans les conditions de stockage incriminées et qui donnait insidieusement crédit à l’hypothèse de l’attentat. Nous pouvons considérer maintenant toute la pertinence de tels propos. Les experts scientifiques comme cache-sexe des décideurs, confisquent le débat, ce qui participe d’ailleurs pour beaucoup au discrédit du politique lui-même. Il existe également une autre forme de relation ambiguë des sciences avec le pouvoir, dans les méthodes d’enseignement fondées uniquement sur la vérité du prof. On connaît les ravages d’une telle pédagogie dans l’engourdissement quasi-maladif que vivent une grande majorité de nos contemporains aux seuls noms de mathématique ou physique. Ces formes de prostitution du savoir masquent en fait la réalité de la science elle-même qui est d’abord faite d’humilité, de tâtonnement, de doutes, et est certainement la plus à même de séduire. Didier Delabouglise Chargé de recherche au CNRS Administrateur des Petits Débrouillards